Voir sur la carte interactive
Ancienne Halle aux farines

Ancienne Halle aux farines

5 rue Thomas-Mann, Paris 13e

L'Envolée de l'Architecte

Une masse imposante de béton se dresse sur les bords de la Seine, témoignage muet d'une époque où l'industrie régnait en maître dans l'est parisien. Nous voici face à l'ancienne Halle aux farines, aujourd'hui devenue le cœur battant de l'université Paris VII Denis Diderot. Imaginez un instant les années 1950. La société des Grands Moulins de Paris construit cet édifice colossal de cent quarante-sept mètres de long pour stocker et ensacher sa production avant de l'expédier. Pendant longtemps, l'histoire a voulu que ce bâtiment aux allures monumentales soit l'œuvre de Denis Honegger, un brillant élève d'Auguste Perret. Pourtant, les historiens de l'architecture ont fini par rétablir la vérité. Aucune archive ne confirme cette rumeur, ce qui ajoute une part de mystère à cette impressionnante cathédrale industrielle rythmée par ses façades en béton préfabriqué. À l'aube des années 2000, un bouleversement urbain et académique s'annonce. L'université doit fuir en urgence le campus de Jussieu, miné par l'amiante. L'État et la Ville de Paris trouvent alors une solution audacieuse pour reloger les étudiants, en réhabilitant cette friche industrielle désaffectée. C'est l'agence d'architecture de Nicolas Michelin qui remporte le concours en 2001, avec un parti pris dicté à la fois par l'intelligence spatiale et par des contraintes financières très strictes. Face à un budget limité, les architectes font un choix radical. Ils décident de ne rien toucher de l'enveloppe extérieure et de concentrer tous leurs efforts sur la volumétrie intérieure. L'intervention est une magistrale leçon sur la relation entre le plein et le vide. La longue travée centrale du bâtiment est entièrement évidée. Cet espace libéré permet d'insérer treize amphithéâtres, suspendus et dégagés de tout pilier porteur intermédiaire. Cette grande respiration intérieure culmine sous une majestueuse voûte originelle, désormais mise en lumière par une vaste verrière créée directement dans la toiture. Les matériaux intérieurs assument totalement leur nature brute, en écho au passé du lieu. Le béton, les cloisons de parpaings et les réseaux de ventilation apparents dialoguent sans complexe avec la massivité des brise-soleil extérieurs, qui reprennent avec subtilité le dessin des anciennes grilles d'aération de l'usine. Quelques années plus tard, en 2011, l'agence Antonini Darmon vient greffer une extension dédiée à la vie étudiante. Pour adoucir la présence écrasante du béton, les concepteurs imaginent une tour élancée reposant sur de fins piliers. Elle est habillée d'une délicate résille en aluminium plié et perforé. Selon la course du soleil, cette seconde peau métallique accroche la lumière et offre un contraste saisissant avec la lourdeur minérale de la halle historique. La transition entre l'extérieur industriel massif et la légèreté contemporaine est totale. Au détour d'un couloir, l'art s'invite de la manière la plus intime qui soit. L'artiste Bertrand Segers a imaginé une œuvre poétique composée de quatre cent cinquante pastilles de béton fixées aux murs. En les effleurant, on découvre du braille. Ce texte singulier traduit avec une infinie tendresse les petites imperfections de la peau de la propre femme de l'artiste, transformant ainsi un espace de passage brut en une surface vivante et profondément humaine. Aujourd'hui, le vacarme des machines a laissé place au bouillonnement des étudiants. En préservant la mémoire ouvrière tout en offrant un écrin fonctionnel au savoir, la Halle aux farines prouve avec éclat qu'un bâtiment peut traverser les époques en réinventant totalement son usage, sans jamais renier son identité première.