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Château de Caen

Château de Caen

Rue de Geôle

L'Envolée de l'Architecte

Érigé sur un éperon rocheux, dominant subtilement la plaine caennaise, le château de Caen présente l'ironie d'une fondation princière qui, malgré son ambition affichée de puissance, peina longtemps à asseoir une véritable vocation militaire. Guillaume, duc de Normandie, vers mille-soixante, conçoit cet ensemble de cinq virgule cinq hectares moins comme une citadelle imprenable que comme un écrin pour son pouvoir naissant, un bourg castral dont le palais, l'aula, la chapelle et les appartements privés en constituaient le cœur ostentatoire. La palissade originelle cède certes à une muraille de pierre sous son règne, mais l'archaïsme défensif est déjà notable : une vaste emprise qui inclut une paroisse, une position à mi-pente dominée au nord, et une unique tour-porte carrossable au nord, contredisant toute logique d'un bastion imprenable. C'est son fils, Henri premier Beauclerc, qui, supplantant son frère Robert Courteheuse, entreprend de corriger cette lacune au douzième siècle. Il surélève les remparts, les flanque de onze tours quadrangulaires et de deux circulaires, et surtout, érige un donjon-palais près de la porte nord. Ce donjon, véritable château dans le château, protégé par un mur de plus de trois mètres cinquante de large et un fossé, témoigne d'une prise de conscience stratégique. Henri premier fait également construire une nouvelle Aula Magna, la salle de l'Échiquier, deux fois plus vaste, pour accueillir une cour royale de plus en plus fastueuse. On y verra même le roi de France Louis sept le Jeune, en mille-cent-cinquante-huit et mille-cent-soixante-treize, un témoignage éloquent de son prestige. Le trésor royal y migre, et l'administration fiscale et judiciaire s'y sédentarise, consacrant le site comme un pôle administratif majeur, bien au-delà de sa fonction résidentielle. L'arrivée de Philippe Auguste, en mille-deux-cent-quatre, après la conquête du duché, marque une modernisation pragmatique. Le donjon carré est engoncé dans une chemise flanquée de puissantes tours rondes, à la manière du Louvre parisien, isolée par un profond fossé, et l'accès principal se décale vers l'est, par la porte des Champs et sa barbacane. Ces travaux, tout en affirmant la puissance du nouveau souverain, adaptaient l'édifice aux exigences poliorcétiques de l'époque, délaissant l'ancienne logique résidentielle au profit d'une fonction de citadelle plus affirmée. Le château perd de son attrait royal comme résidence, mais conserve et amplifie son rôle administratif, accueillant le bailli royal. La guerre de Cent Ans réaffirme l'intérêt stratégique du lieu, forçant des aménagements comme la transformation de la poterne sud en porte Saint-Pierre. Mais les guerres de religion révèlent la fragilité persistante de ses défenses médiévales : en mars mille-cinq-cent-soixante-trois, les boulets protestants de l'amiral de Coligny parviennent à ouvrir une brèche. Un siècle plus tard, en juillet mille-six-cent-vingt, le château est assiégé par Louis treize lui-même. Des voix s'élèvent pour sa démolition, mais le roi préfère le conserver, davantage pour son rôle symbolique face à une ville parfois jugée frondeuse que pour une utilité militaire avérée. L'anecdote de Charles François Dumouriez, embastillé de complaisance en mille-sept-cent-soixante-quatorze, logeant chez le gouverneur, illustre parfaitement ce glissement : la prison du château n'est alors plus un lieu de déchéance, mais une faveur royale, un exil doré pour personnalités gênantes. La Révolution française met fin à cette complaisance. Le six août mille-sept-cent-quatre-vingt-treize, la Convention, en représailles à l'outrage subi par ses représentants assignés à résidence, décrète la démolition du donjon. Un acte symbolique fort, qui défigure le cœur ancien de la forteresse. Malgré cette destruction, le site retrouve temporairement une fonction militaire, notamment comme prison, mais son obsolescence est avouée par Napoléon premier lui-même, qui en mille-huit-cent-onze, envisageait déjà de le raser pour en faire une promenade publique. La Troisième République, soucieuse de réorganiser l'appareil militaire après mille-huit-cent-soixante-dix, y voit une opportunité. C'est ainsi que naît la caserne Lefèbvre à la fin du dix-neuvième siècle. Les derniers vestiges du donjon sont abattus, les fossés comblés, et l'enceinte se transforme en un campement fonctionnel pour le Trente-sixième Régiment d'Infanterie. Des bâtiments de cantonnement stéréotypés, avec leurs chambrées collectives, remplacent les structures médiévales, dédiés à la formation des conscrits. Un changement de vocation radical, d'une résidence ducale à un lieu de vie et d'instruction militaire, dont le monument aux morts, érigé en mille-neuf-cent-trente-huit, reste le seul rappel solennel de sa dernière grande fonction. Aujourd'hui, le château, progressivement ouvert au public dès les années mille-neuf-cent-dix, classé et restauré, abrite les musées des Beaux-Arts et de Normandie. Un retournement inattendu pour cette enceinte qui, après avoir incarné la puissance ducale, la rigueur royale, la punition révolutionnaire et l'efficacité militaire, se consacre désormais à la contemplation de l'art et à la mémoire de son territoire. Un lieu de contradictions, somme toute, fidèle à son histoire.

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